• Ceci s’adresse à ceux qui portent haut l’aspiration du peuple au renouveau démocratique, qui entendent placer le bien commun au dessus du calcul et de la convoitise : candidats en campagne, femmes et hommes d’hémicycles, ministres et gouvernants à venir.

     

    En effet, seront-ils en mesure de percevoir la souffrance muette d’une province qui se meurt ? Et si d'aventure cela était le cas, ne leur semblerait-elle pas comme étrangère à sa propre tragédie ?

     

    Car c’est un mal pernicieux qui ronge la terre, loin des quais de Seine, du tumulte des boulevards, des murmures entendus des salons et des palais, du chant médiatique à la gloire d’un Paris éternel, et ce faisant nous plonge, nous provinciaux, dans le silence assourdissant des territoires.

     

    Ici, la parole n’est ni libre ni consentie pour qui veut affronter l’arbitraire, point de débat ni de polémique dans l’étroit réduit d’une presse locale docile et complaisante. Certes il suffira parfois qu’une grande sœur parisienne soulève quelque lourde pierre pour qu’apparaisse au grand jour le grouillement silencieux des coquins. Mais pour tout le reste, nous voici contraints au néant et à l’oubli : l’arbre de Sivens cache de bien vastes forêts, où quelques-uns s’adonnent dans l’ombre au pillage sans bornes.

     

    De sorte que notre espace commun est abandonné aux velléités cupides de quelques puissants, qui détruisent comme bon leur semble, pourvu qu’advienne le profit : grande distribution, grandes enseignes, BTP, investisseurs et autres promoteurs ont fait main basse sur notre fragile cadre de vie, et se prévalant d’un modèle économique selon eux inéluctable, dévoient l’action publique au détriment de l’intérêt général. Aussi sommes-nous les sujets captifs d’un mode de vie qu’ils auront édifié, prisonniers d’une logique marchande qui colonise nos territoires et les dévisage, où notre regard vient se heurter à l’horizon indépassable de l’hypermarché, des galeries marchandes et des villages dortoirs.

     

    Ainsi va la province, subissant la destruction de ses milieux naturels et de ses paysages, l’artificialisation des sols, l’étalement déraisonnable de l’habitat, l’extension du réseau routier et la domination sans partage de l’automobile, la disparition du petit commerce, de l’artisan et du paysan, le déclin des centres-villes, la mort des villages, le recul du lien social, l’acculturation et l’amnésie du passé. C’est sous nos yeux impuissants que sombre dans l’abîme une part de ce qui nous constitue : notre urbanité séculaire périt sous les coups de boutoir des affairistes et le consentement de bien faibles édiles distribuant à tout va un permis de construire devenu celui de détruire.

     

    Du ravage de nos territoires

    Ainsi va la main du marché qui meurtrit le sol de son maillage serré de monstres commerciaux, qui modèle nos paysages et nos vies à son image, à son gré, à ses intérêts !

     

    Nous voici devenus des Californiens sans repères, sans passé ni avenir, réfutant la ruralité dont nous sommes issus, divaguant au milieu des allées des temples de la surabondance, et retrouvant chaque soir le lotissement-dortoir qui dévore les terres et insulte l’architecture du bien vivre.

     

    Partout, d’Arras à Béziers, c’est le même standard de la laideur et de la désolation qui s’impose, cependant que nos rues et nos places affichentt le triste spectacle d’une vie qui s’en est allée : adieu cœur battant de la Cité, tes murs ne résonnent plus des clameurs ardentes !

     

    En outre, chaque jour qui passe nous éloigne un peu plus d’une transition nécessaire et irréfutable, ici où s’impose une « éco-logique » du consommateur, ce consensus magique des filtres à particules et des panneaux solaires, fussent-ils posés sur les toits de hangars commerciaux qui appellent au carbone et souillent le regard. Ah, le bel enfumage que ce verdissement de circonstance qui justifie l’étalement des habitations et des biens, où maisons à « basse consommation » et voitures à « faibles émissions » affranchissent nos consciences de tout regard critique !

     

    Du ravage de nos territoires

    Et dans ce contexte, c’est un vaste malaise qui s’étend, une sourde colère à la fois légitime et morbide quand elle se détourne des véritables causes : ne sommes-nous pas nombreux à redouter le déclassement et le chômage, à éprouver l’angoisse du changement climatique, et dans le même temps ne pas percevoir les conditions profondes du malheur ? L’aliénation n’est-elle pas d’abord invisible à ceux qui la subissent ? Ainsi acceptons-nous avec fatalité l’acculturation marchande, reprenant à l’envi le slogan de nos maîtres -il n’y a pas d’autre choix-, comme pour mieux nous résoudre aux affres des rayonnages et des têtes de gondoles, comme pour mieux nous prémunir de la menace omniprésente de rejoindre un jour la horde de ceux que ce système à la fois produit et rejette, comme pour mieux conjurer la malédiction du bitume qui défait les liens précieux du vivre ensemble.

     

    Du ravage de nos territoires

    Dès lors ne faut-il pas chercher bien loin les raisons cachées du désespoir et de la perte des repères : ployant aveugles sous le joug de la raison marchande et des modes de vie qu’elle précipite, subissant de gré ou de force le ravage de nos territoires et la négation du bien vivre, nous finissons par sombrer dans l’inavouable déni de nous-mêmes. Nul besoin de hordes d’immigrés, d’islamistes ou de profiteurs pour trouver les causes de notre faiblesse, où notre multitude inonde sans pensée ni souvenir les galeries marchandes et les hypermarchés, où progresse sans fin la non-ville : nous sommes des colonisés de l’intérieur, de pauvres erres dépossédés de leur avenir, spectateurs muets et complices du pillage sans vergogne qu’autorise l’Etat, loin, si loin des chambres parisiennes… L’ennemi n’est pas au dehors, il est en nous-mêmes.

     

    Ainsi, la crise qui nous mine est plus qu’économique, sociale, ou écologique : elle est culturelle (oserais-je dire civilisationnelle) dès lors que nous renonçons au territoire commun et à ses promesses, dès lors que l’agora délaissée cède au béton la prérogative de la pensée.

     

    Du ravage de nos territoires

    Si certains d’entre vous appellent de leurs vœux l’édification d’une nouvelle république, souhaitons qu’ils aient perçu l’urgence qui nous assiège ! Pourvu qu’ils aident à la refondation d’une démocratie au quotidien de nos campagnes ! Et qu’avec eux, nous mettions un terme à cette décentralisation contrefaite qui aura favorisé la corruption de l’action publique au bénéfice de quelques uns, l’accaparement des terres, le saccage des territoires ruraux et périurbains.

     

    Aidez-nous à renouer avec la démocratie, la parole, les souvenirs, à nous réapproprier ce bien précieux qu'est le territoire ! Une autre province est possible !

     

    Sachez du reste qu’en dépit de l’action courageuse de quelques-uns, qui d’une association de protection de la nature, qui d’un lanceur l’alerte dénonçant l'agonie d'un centre-ville, qui d’un petit commerçant ou d’un particulier résolus à empêcher la construction d'un mille et unième projet de zone commerciale, l’intérêt général ne cesse d’être bafoué par le truchement d’une législation arrangeante. Dès lors, que pèsent-ils devant la ruse des puissants ?

    Ne nous abandonnez donc pas à la solitude de nos engagements, ne nous interdisez pas l’espoir que nous forgeons de nos faibles armes : si nous sommes de jour en jour plus nombreux à explorer le chemin des liens perdus, si nos cris commencent à parvenir à vos oreilles lointaines, nous ne pouvons dorénavant plus attendre : partout en France, ce sont de nouveaux monstres qui s’apprêtent à dévorer nos terres.

    Le destin de nos territoires ne peut plus être confié à la seule volonté de hobereaux inconscients et de marchands sans scrupules. L’Etat doit réaffirmer sa présence et imposer sa raison.


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  • Sans frontières

    Nous irons, esprits boiteux, égrener la poussière des chemins, partout où le temps est de biais, nous poursuivrons la diagonale du vide, au chant de l’aube, au cri du soir, nous irons dans la glace et le feu, sous les nuées, au soleil du Midi, à l’eau froide des torrents, le long des routes où frémissent les souvenirs, au cœur des villages éteints, aux porches des églises, aux arches vacillantes des ponts.

     

    Nous irons, cœurs défaits, sous la voûte constellée de promesses enfuies, loin des places fortes et des palais perchés, vers ces contrées que protègent les frondaisons, et nous couchant sereins dans les maisons sans portes, à l’antre noire des cavernes, sous le ciel des clairières, nous entendrons sonner l’onde claire des mondes déchus.

     

    Nous irons, épuisant la nuit, lardant le jour de nos lames blanches, délivrés du temps qui aliène, nous les gueux, les nuisibles ou les faibles, nous marcherons sur les vestiges égarés des possibles, nous devancerons les traces invisibles de ceux que nous aurions été, défrichant les voies que de sombres volontés abandonnèrent aux ronces.

     

    Ensemble nous referons les places fourmillantes de vie les ateliers les boutiques les bals et les fêtes, et réduisant les frontières aveugles, nous forgerons le partage nous scellerons la justice universelle nous écrirons la langue confraternelle qui unit le monde.

     

    Et dans les hautes herbes battues par le vent du soir s’abîmera l’horizon glauque des autoroutes et des rond-points, sous les feux ardents de l’espoir pourrira la tôle des zones marchandes, et la terre féconde engloutira les pavillons sans âme.

     

    Foin des cupides qui menèrent le monde, ils s’éteindront dans le pâle souvenir de leurs allants égoïstes !

     

    Nous reprendrons alors le chemin de nos rêves...

    Je te revois déjà, toi qui n’es pas, assise à la table où nous aurions tant reçu. A tes côtés une enfant dont la voix claire serait comme fontaine en mon cœur, une enfant aux yeux de jais étincelants dans la douce pénombre. Dans cette maison sans adresse où nulle route ne mène, en son écrin de prêles et de vertes fougères, tu tiendrais ma main.


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  •                                       J'aurais bien voulu m'étendre à l'ombre légère

                                          des tamaris qui ploient grâciles sous le vent

                                          j'y aurais humé les flagrances de mystère

                                          qui s'étalent inertes sous l'horizon du temps

     

                                          J'aurais aimé me dissoudre dans l'air fécond

                                          du bien commun qui élabore le partage

                                          j'aurais désiré ta peau que lèche un frisson

                                          dans la bienveillante fraîcheur de murs sans âge

     

                                          Nous aurions gagné le bruit clair d'une fontaine

                                          regardant sur l'onde nos reflets de jeunesse

                                          ignorant les regrets qui défont les caresses

     

                                          Mais comment se perdre ou s'aimer quand vient la haine,

                                          mauvais fruit que font murir des coeurs égoïstes ?

                                          Insouciance enfuie en ton nom je lutte, triste.

     

     

     

     

     


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