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    Te voici gagné à de puissantes causes

    qui te réclament à la vie

    si loin de nos terres conquises dont j'exhume

    au gré des strates anciennes

    quelque ammonite ou paquebot, dinosaure ou conte d'eau,

    et parfois la photo voilée d'une aube claire...

    puissants artefacts

    dont éclosent les souvenirs,

    comme de l'ambre jaune

    surgissent les vestiges

    d'un monde enfui...

     

    Eau noire en sa fontaine

    Langue de métal, voix contrefaite

    Envol d'une tourterelle

    Fantôme poursuivant un roi

    Noble dame en ses hautes terres

    Et l'éclat du chrome dans la jungle d'un ravin

     

    Tu n'oublies rien

    tu vas où tu deviens

    au creux des songes

    que tu emportes

    et moi je reste en ce chemin

    que tu prolonges que tu inventes

    à l'ombre claire des possibles...

     

    C'est l'encre du temps

    qui coule dans mes veines.


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    Au commencement de ce songe j'étais enfermé dans ma minuscule chambre, au plafond bas et aux murs ornés de papier peint fané. Je lisais, je flânais en moi-même et surtout j'espérais que la crise mélancolique qui me traversait ne tarderait pas à s'éloigner ; mais les jours passaient et comme plongé dans une sorte de rage tiède, je finissais par me rendre à l'évidence qu'un mal indicible se répandait en moi à la façon de la tache d'encre qui mord dans les fibres lâches du papier-buvard : ni souffrance morale, ni douleur palpable, et pourtant cette ombre puissante qui lentement progresse comme elle vous efface...

    Cette période trouble devait durer plusieurs semaines au cours desquelles je me résignais à mon sort, profitant des moments d'accalmie pour me livrer à l'écriture.

    Mais ensuite le mal devint physiquement perceptible : en quelques jours, mes yeux puis mes poumons furent parcourus de spasmes intenses, et d'inopportunes boursoufflures se mirent à proliférer sur ma peau, tandis que mon appareil digestif subissait l'assaut d'incoercibles torsions accompagnées d'une violente sensation de brûlure...

    Ce faisant mon médecin ne tarda pas à poser un diagnostic sans équivoque devant cette accumulation de symptômes : Inflammation Spasmodique Oppressante Généralisée à Composante Affectivo-Sensorielle (ISOGCAS). Il s'agissait d'une maladie fort rare, pour ne pas dire orpheline, et dont l'issue ne semblait guère prometteuse. D'ailleurs, un beau matin, mes boyaux se mirent à exhaler d'un râle putride toute leur torpeur rentrée tandis que ma voix ne paraissait plus qu'un râle inaudible ; mes yeux se firent bouffis et larmoyants sous l'effet du moindre rai de lumière, de sorte que je n'eus d'autre choix que de me protéger, au moyen des lunettes de soleil retrouvées à tâtons sous le buffet de l'entrée.

    J'entrepris alors de trouver un médecin spécialiste dont la science eût permis d'appréhender cette rareté pathologique sous l'angle de l'organe dont il revendiquait l'expertise :  mon choix se porta naturellement sur les tripes, d'autant que c'était d'elles qu'émanait l'aspect le plus dérangeant de la maladie. Ainsi questionnai-je fébrilement les pages de l'annuaire en ligne...

    Pour tout dire, cette démarche ne fut pas aussi simple qu'espéré : j'avais dans un premier temps penché pour un praticien de l'Hôpital Public, un certain Dr Chauze. Toutefois, sa secrétaire m'avait enjoint de m'inscrire sur une liste d'attente, ce qui m'eût permis, dans le cas d'un désistement, d'avancer "avantageusement" la date du rendez-vous initialement fixé au... vendredi 11 mai 2018.

    Aussi, bien qu'étant un inconditionnel du Service Public, je ne pus que faire le constat de sa cruelle indigence : la pénurie de personnel qui induisait pareil retard n'était-elle pas un indice parmi d'autres de l'état d'abandon dans lequel se trouvait l'hôpital, qui à bien des égards me semblait assez comparable à celui de mes boyaux en déroute ? Eûs-je dû attendre héroïquement la venue de cet improbable rendez-vous et, au fil des saisons, observer l'inéluctable déliquescence de mes organes ?

    De fait, mon empressement à vouloir guérir eut raison d'un certain idéal républicain, aussi renonçai-je à poursuivre dans cette voie hasardeuse.

    Je voulais d'aure part me passer des services d'une des nombreuses cliniques situées en périphérie de la ville, ces machines à sous qui font de votre santé un placement rentable, où, pendant que le tas d'os-de-tissus-et-d'organes qui vous constitue attend son tour dans une salle pleine à craquer, vous parvenez à entendre le bruit de sucion des machines fouillant les corps, et à travers la cloison de carton-plâtre, la voix étouffée du spécialiste énonçant ses conclusions si chèrement tarifées.

     

    Ainsi me penchais-je sur la longue liste des spécialistes sis en ville : je pris soin d'en éradiquer tous les cabinets d'associés, mode d'organisation qui avait toujours éveillé en moi un sentiment de suspicion -que garantissait en premier chef l'achat commun d'appareils fouille-tripes sinon la meilleure rentabilité possible ? A coup sûr eûssent-ils en outre pratiqué le dépassement d'honoraires... Ne manquait plus que les associés en question fussent mari et femme, voire parent et enfant pour que la comparaison avec le petit commerce de détail fusse envisageable, bien que ma santé ne relevât ni de l'épicerie, ni de la charcuterie...

    Enfin j'éliminai systématiquement tous ceux dont les noms sonnaient mal à mon oreille contrefaite : Dr Lample, Jacques ou Bisansse, De la Vergne du Trou Pansant, Raskolnikovitchian et Bourg-Defette. A vrai dire, ce tri ne procédait d'aucune logique, il était seulement guidé par l'intuition acérée de ceux qui s'apprêtent à survivre.

    Ne resta finalement dans la liste qu'un seul spécialiste sur lequel je jetai mon dévolu, le seul -à la réflexion- dont le nom valait prénom : le Dr Alix, 25 rue de la Goutte d'argent.

    Rendez-vous fut pris pour le lendemain à neuf heures trente...

    Le soir venu, bien que l'obtention d'une date aussi proche n'éveillât pas mon esprit soupçonneux, je contrôlai virtuellement depuis mon ordinateur au moins trois fois le parcours qui conduisait de chez moi à cette adresse : une façade à l'ombre austère des immeubles qui l'enserraient, parsemée des reflets du jour que projetaient sur elle les fenêtres d'en face comme autant de miroirs.

    Au numéro 25

                                                                                             [A suivre]

     


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  • Sous la caresse du jour qui décline en nuances changeantes

    comme autant de soupirs que recouvrent les ombres,

    survient en un instant le règne éphémère

    de l'équilibre des tons :

    harmonie fragile du chaud et du froid

    où soudain avenir et passé donnent à se confondre.

    Et dans ce glissement du rapport au temps,

    c'est le présent qui s'estompe...

     

     Alors peut-on observer le monde,

     détaché

     des souffrances qui empèsent,

    des volontés qui échappent,

     des contingences absconses...

     

     Moment fugace à vrai dire... et rien pour suspendre ce qui s'enfuit déjà :

    les ténèbres puissantes ont tôt fait d'accomplir leur oeuvre gloutonne,

    il s'agit de reprendre le cours indomptable de la vie.

    A l'horizon, un cargo poursuit sa route sous les étoiles naissantes :

    comme elles il ne sera bientôt plus qu'un point lumineux plongé dans l'encre noire.

     Et quelque part au loin, les clameurs d'une fête qui appellent à la rejoindre...

    [à suivre, peut-être...]

     

     

     

     


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